par Anne Maurel

 

[CRITIQUE / ARTS VISUELS]

 

Bacon - Giacometti
Fondation Beyeler, Riehen/Bâle 
Jusqu'au 2 septembre 2018

Catalogue de l'exposition édité en anglais par Hatje Cantz, 204 p., 58 €

 

La Fondation Beyeler rassemble les œuvres des deux artistes, devenus amis dans les années 1960, en faisant pénétrer le spectacteur dans leur processus de création.

Graham Keen, Alberto Giacometti et Francis Bacon, 1965, 
Tirage gélatino-argentique, © Graham Keen 

 

La Fondation bâloise consacre actuellement la première grande exposition conjointe des œuvres – une centaine en tout – d’Alberto Giacometti et de Francis Bacon. Montée à l’initiative de Samuel Keller, directeur de la Fondation Beyeler, elle résulte de la collaboration d’Uff Küster, commisaire de l'exposition, avec Michaël Peppiatt, ami et spécialiste de Bacon, et Catherine Grenier, qui dirige à Paris la Fondation Annette et Alberto Giacometti. Le choix du lieu s’imposait, Enst Beyeler ayant connu l’un et l’autre des deux artistes entrés dans sa collection. La dimension et la disposition des salles, certaines longues, d’autres vastes comme de grandes scènes, ou plus réduites, comme des chambres, mais toujours pleines d’air, conviennent admirablement tant aux grands triptyques de Francis Bacon qu’aux figures peintes et sculptées de Giacometti entourées de vide. Outre la présence d’oeuvres jamais montrées, les événements créés par la scénographie de l’exposition produisent des premières fois, y compris pour des visiteurs qui seraient déjà familiers de l’art de Bacon et de celui de Giacometti. Les commissaires ont refusé les facilités et évité les écueils d’un pur et simple groupement thématique pour proposer aux spectateurs d’entrer dans le processus de création de ces deux artistes, devenus amis à partir des années 1960. On les voit photographiés en 1965 par Graham Keen, au moment de la rétrospective Giacometti à Londres. Ils se sont rencontrés grâce à un de leurs modèles et amies communs Isabel Rawsthorne.

 

           

Alberto Giacometti, Tête d’Isabel, ca. 1937–1939, Plâtre et crayon, 21.6 x 16 x 17.4 cm Fondation Giacometti Paris
© Succession Alberto Giacometti / 2018, ProLitteris, Zurich 
Francis Bacon, Portrait of Isabel Rawsthorne Standing in a Street in Soho, 1967, Huile sur toile, 198 x 147.5 cm Staatliche Museen zu Berlin, Nationalgalerie © The Estate of Francis Bacon/2018, ProLitteris, Zurich Photo : © bpk / Nationalgalerie, Staatliche Museen zu Berlin / Jörg P. Anders 

 

L’œil bouleversé

Guidé par le titre donné à chacune des salles, on s’aperçoit que, si leur manière diffère, les questions que se sont posées ces deux figures phares de l’art du XXe siècle, nés à huit ans de distance (Giacometti en 1901 et Bacon en 1909), sont à peu près les mêmes. Le parcours proposé est, dans ses grandes lignes, chronologique. L’exposition, qui retient les oeuvres de la maturité, s’ouvre par les années de l’immédiat après guerre. Marqués par l’Histoire, Giacometti et Bacon ont peint peu de paysages et aucun n’est ici montré. Ils s’intéressent essentiellement à « la réalité humaine », constamment menacée de destruction et luttant. Ils cherchent, dans un « portrait sans fin », à saisir sans la fixer une présence fugitive, resserrent l’espace où inscrire la figure pour lui donner une intensité maximale: «la cage» de verre (Bacon) ou de fer (Giacometti), le socle plat et étroit isolent la figure sculptée ou peinte et focalisent l’attention sur elle. Ils ont conscience de l’importance pour le portrait de la posture du corps, debout ou assis: une salle rassemble des portraits en pied d’Isabel Rawsthorne ; une autre regroupe des figures assises.

Cet art est intense, violent. Giacometti prend les visages dans un lacis de traits, attaque les plâtres au canif, laisse sur la toile, dans le plâtre, et le bronze les marques de l’action de sa main. Bacon peint la chair, montre la viande, figure des corps dans l’effort dont les os, parfois, crèvent l’enveloppe de la peau- comme dans le Portrait de Georges Dyer à bicyclette de 1966. L’un et l’autre fragmentent les corps ou les mettent en pièces- est exposé Le Nez de Giacometti, qui date de 1947-1949, et, plus loin, de Bacon, le grand Triptyque inspiré par l’Orestie d’Eschyle, de 1981, avec ses corps sans tête. Ils les déforment, les étirant et les amincissant à l’extrême (Giacometti), ou les prenant dans un mouvement convulsif de torsion, de spasme (Bacon). Leur souci de la réalité vivante ne fait pas d’eux des artistes réalistes ou naturalistes. Ils ont choisi le portrait dans une période où, à cause de la concurrence faite à la peinture par la photographie, plusieurs peintres et sculpteurs se sont définitivement tournés vers l’abstraction. L’écart est maximal, chez l’un et l’autre, entre l’œil mécanique de l’appareil photographique et une vision subjective de la réalité visant d’abord à transmettre la sensation bouleversante produite par la présence d’un corps ou d’un visage sur l’œil et la main de qui les peint ou les sculpte. 

 

 

Francis Bacon, In Memory of George Dyer, 1971, Huile et lettres Letraset sur toile, Tryptique, chacun 198 x 147.5 cm, Fondation Beyeler, Riehen / Basel, Collection Beyeler © The Estate of Francis Bacon. 2018, ProLitteris, Zurich Photo : Robert Bayer 

 

« Miser ras » ( Michel Leiris) 

Devant les œuvres exposées ici, un jeu de mots de Michel Leiris m’est revenu à l’esprit : « réalisme – miser ras »1. « Miser ras », c’est ce que font autant Bacon que Giacometti en supprimant l’anecdote, le moindre indice susceptible d’ancrer la figure dans un lieu et une histoire particulière. Le portrait traduit, simplement et intensément, la vérité de la relation du peintre au modèle placé dans un espace abstrait réduit à quelques éléments qui ont cessé d’être des objets pour n’être plus que des supports ou des surfaces- un miroir, chez Bacon, et, dans les derniers portraits de Giacometti, à partir de la fin des années cinquante, une chaise, qu’on devine à la position des corps et des mains. Et même si dans certaines grandes toiles – on peut penser au grand Portrait d’Isabel Rawsthorne debout dans une rue de Soho – Francis Bacon introduit à nouveau une histoire, elle a toujours une dimension symbolique, ou mythologique. L’excès n’est jamais chez eux une grandiloquence. Seulement le moyen de crever l’écran qu’une représentation trop conventionnelle place entre nous et la réalité perçue ou sentie : celle du mouvement, de la proximité ou de l’éloignement d’un corps dans l’espace, de la tension qui l'anime. Ils visent à saisir la vie à son point le plus vibrant. « Le poids de réalité »2 de ces portraits m’est apparu avec un sentiment renouvelé d’évidence dans la salle intitulée « le portrait sans fin ».

Deux longs murs: sur l’un, des portraits peints, de petit format, de Francis Bacon, et, d’abord, un Autoportrait de 1987, venu d’une collection privée, rarement exposé; sur l’autre mur, dans une vitrine, des sculptures de Giacometti, dont le Buste de Yanaihara, un plâtre peint de 1961, propriété de la Fondation Annette et Alberto Giacometti, encore jamais montré. Il eût été aisé de montrer en vis-à-vis des autoportraits de l’un et de l’autre : ce principe de groupement thématique est souvent adopté dans des expositions qui font dialoguer deux artistes. Mais la possibilité donnée au regard du visiteur de se déplacer du Buste de Yanahaira à l’Autoportrait de Bacon produit une émotion qui emporte au-delà des genres et renforce le sentiment d’une « alliance substantielle » entre deux hommes hantés par la même vision tragique de l’existence humaine. Sans qu’elles soient dans un exact face-à-face, j’ai vu ensemble ces deux oeuvres. Leurs dimensions presque semblables (35 à 36 cm de large, 30 et un peu plus de haut) m’ont peut-être invitée à voir l’une dans l’autre, ou plutôt l’une par l’autre. Le visage, étroit, à front haut, de Yanaihara émerge de son buste à section large, ce qui lui donne une présence imposante, encore accentuée par le hiératisme de l’expression, lèvres serrées, regard droit mais perçant par la fente étroite des yeux aux paupières lourdes. Celui, carré, de Francis Bacon, également de face, occupe toute la surface du miroir, de la toile. Deux visages intenses, qui semblent venus d’une région lointaine, obscure, de la pensée, et porteurs d’un secret. Mais ce n’est pas d’abord ce que j’ai remarqué: plutôt un effet de blanc, la blancheur du plâtre trouvant un écho dans la peinture blanche posée par le peintre en touches larges autour de la bouche, sur le nez, la joue gauche, marquant, creusant l’orbite et envahissant le front au-dessus des sourcils. D’autres couleurs en contraste – le noir du fond et des cheveux, la teinte rose-violet de la chair du visage et du cou, des pointes de rouge sur la joue droite et le nez – font ressortir la pâleur de la face, la transparence de la peau qui bleuit près de l’oreille gauche. Le visage, en gros plan, est d’un lutteur fatigué, vieilli. La tension du cou, court, s’est relâchée, la bouche est légèrement entrouverte, le regard d’habitude actif, avide, du peintre est baissé, pensif, tourné vers le dedans, comme flottant. Le plâtre du buste est d’un blanc plus mat, avec, dans les plis, nombreux, du vêtement au col fermé et du cou, un léger rouge, la teinte paraissant sourdre de la matière plutôt qu’être posée dessus : Giacometti ne supportait pas la blancheur du plâtre – elle évoquait pour lui la mort.

 

 

A la fin de l’exposition, a été installée une salle multimédia qui permet d’entrer dans l’atelier de Bacon et dans celui de Giacometti grâce à des photographies, des vidéos et des projections immersives, au sol et sur les murs. à voir ces lieux, minuscules et encombrés, chaotiques, à entendre la voix des artistes qui parlent de leur travail, on comprend que peindre et sculpter était une manière de vivre et de se rendre compte des émotions violentes que la réalité humaine produisait sur eux au travers d’êtres proches et aimés. Ils ont peu de modèles. Ce sont toujours les mêmes personnes, un amant, une maîtresse, un frère, une femme, qu’ils peignent inlassablement. Si leur amitié a été tardive et brève, elle a été véritable. De Giacometti, Bacon a pu dire qu’il est l’homme qui l’avait le plus influencé. Giacometti, quant à lui, affirmait qu’à côté des portraits de Bacon « les siens semblaient avoir été peints par une vieille fille », rendant ainsi hommage à l’audace de son cadet. Mais en proposant les admirables portraits peints par Giacometti dans les années 1960, ceux de Yanaihara, d’Annette et de Caroline, assis dans l’atelier, l’exposition laisse le visiteur juge, libre de mesurer la portée de propos dont la sincérité n’est pas à mettre en doute, tant l’insatisfaction et le sentiment d’échouer à saisir « le réel impossible » ont habité, sa vie durant, Giacometti, et sans doute aussi Francis Bacon à sa suite. §

Anne Maurel

 

 

1. Leur ami commun, leur ayant consacré des textes importants, Michel Leiris dont on peut voir le Portrait par Bacon en 1976, écrit ceci à la fin d’une lettre au peintre d’avril 1982, reproduite dans Francis Bacon, face et profil, Paris (Paris, Albin Michel, 2004).

2. L’expression, de Michel Leiris, apparaît dans la suite de la même lettre à Francis Bacon sur le réalisme.

 

 

Anne Maurel est écrivain. Elle a publié Avec ce qu'il resterait à dire. Sur une figurine d'Alberto Giacometti chez Hippocampe éditions en novembre 2016.

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