par Jérôme Duwa

 

[CRITIQUE / LITTERATURE ET MEDIAS]

 

Vincent Kaufmann
Dernières nouvelles du spectacle (Ce que les médias font à la littérature)
Paris, Éditions du Seuil, 2017, 274 p., 20 €

 

Beaucoup se souviennent encore de cette séquence télévisée qui a eu lieu fin septembre 2017. Lors d’une émission dont il est inutile de faire la publicité, Christine Angot sacrifiait littéralement Sandrine Rousseau qui venait de faire paraître son témoignage intitulé Parler. Peu importe le motif exact de leur altercation au fond prévisible et peut-être même prévue d’avance, peu importe aussi leurs vitupérations successives, la mise en scène des émotions et puis les larmes, ce qui est en cause relève davantage de la mutation de certains écrivains, entendons par là ceux qui sont en vue, puisque pour la grande majorité des autres, l’obscurité les honore et les protège. 

L’hypothèse du dernier essai de Vincent Kaufmann, de salutaire lecture, est que les médias ont profondément affecté la littérature même ; en ce sens, le cas de Christine Angot a une certaine valeur d’exemplarité. Il est révélateur de ce qui se trame depuis au moins le milieu des années 1970. 

Quel est ce curieux complot ? La spectacularisation de l’auteur qui signifie que « derrière lui le sujet – serait programmé par les écosystèmes médiatiques qui lui attribuent sa place, qui décident de son cahier des charges et de ses fonctions. » Christine Angot, par exemple, est devenue la spécialiste de la grande scène sacrificielle : la répétant ad nauseam dans ses propres « romans », elle est la mieux placée pour la faire vivre à d’autres, quand l’occasion se présente et elle s’offre opportunément sur les plateaux TV pour le plus grand plaisir de milliers de téléspectateurs consommateurs de souffrance réelle ou factice. 

Mais alors que s’est-il produit dans les Lettres ? Selon Vincent Kaufman, qui ne manque ni de perspicacité ni d’humour, l’auteur a muté en mode Canada dry ; autrement dit, il est devenu une variation de BHL, un producteur régulier de « bouquins » dont on parlera à la TV et non plus de livres dont l’existence discrète passe brièvement par les rayons d’une librairie. (Je promets en passant à Vincent Kaufmann d’avoir banni le mot « bouquin » de mon vocabulaire.) L’auteur appartient désormais pleinement à l’ère de l’apparence généralisée qui se donne tous les attraits de ce qui pourtant n’existe plus. Finis les portraits de l’auteur ou de l’artiste en jeune homme ou en jeune chien. Finis les abus réels et les modes de vie interlopes qui aboutissent à un coup de fusil dans le coeur ou à des vies intenses mais brèves. L’auteur d’aujourd’hui fait son métier avec méticulosité et professionnalisme ; il revendique son statut de fonctionnaire de « l’économie de l’attention et de la visibilité ». Précisions de notre médianalyste pince-sans-rire sur l’auteur nouvelle manière : « Ils vivent à peu près comme tout le monde et, pour être à la hauteur de leurs multiples tâches d’autopromotion, ils boivent désormais plus d’eau que d’alcool, ils font régulièrement du jogging dans des quartiers arborés de pavillons de banlieue, ou alors de la natation deux fois par semaine. Seuls les plus fortunés peuvent encore se payer une vie nocturne convenable. » (p. 11)

Vincent Kaufmann ne propose pas avec ces Dernières nouvelles du spectacle un pamphlet pétri de regrets, mais plutôt une description à froid d’un changement qui a affecté la fonction d’auteur, en raison d’une profonde transformation des dispositifs médiatiques qui le déterminent. Dans la terminologie d’un Régis Debray on parlerait d’un passage de la graphosphère à la vidéosphère, puisque l’image mobilise pleinement l’attention. Il suffit en effet de remarquer ce qui porte à agir les grands de ce monde : non plus les mots, mais la puissance des images qui circulent ou qui sont susceptibles de circuler. Ce langage est celui qui prévaut et, pour survivre, l’auteur doit se mettre à son service.

Tout commence finalement avec Apostrophes (1975), au même moment où sombrent les dernières avant-gardes, ce qui n’est pas tout à fait une coïncidence. Sous le regard de Bernard Pivot, l’injonction nouvelle s’impose à l’auteur : « faire bonne figure » (p. 25). Même si le numérique nous réserve d’insoupçonnables surprises, Vincent Kaufmann estime que le média télévisuel demeure encore le plus influent pour construire « autorité et légitimité » spectaculaire ; il coexiste d’ailleurs fort bien avec les réseaux sociaux selon un principe d’intermédialité virale.

Qu’entendre aujourd’hui exacte-ment par spectacle puisque ce mot est celui retenu par Vincent Kaufmann ? En 2001, il a écrit un ouvrage sur Debord et il persiste même à en parler avec admiration (voir : Déshéritages, Furor, 2015), ce qui ne manque pas de surprendre en un temps où l’on accorde de crédit qu’à ceux qui affichent leur mépris. Ils existent donc encore de ces théoriciens qui relisent avec ferveur un auteur, c’est-à-dire comme l’écrit Debord, un de ces êtres d’exception qui a mené « une vie pleinement indépendante » (In girum imus nocte et consumimur igni). Mais l’originalité de l’approche de Vincent Kaufmann tient au fait que le Debord théoricien n’a pas forcément son approbation totale, parce qu’il sait combien la poésie constituait le véritable pivot de son existence. Ainsi, ce qui justifie l’usage du concept de spectacle dépasse l’analyse du seul Debord, parce que cette synthèse marxiste s’avère aujourd’hui  insuffisante pour penser notre situation. Le spectacle est au-delà de l’aliénation ou de la marchandisation : il est « devenu lui même comme autonome » (p. 62). 

Entrer dans le jeu du spectacle peut se faire de deux façons au moins : en adhérant benoitement à ses règles ou en tentant d’y résister. La deuxième option est rarissime ou alors les auteurs qui s’y hasardent font preuve d’une évidente duplicité, façon Sollers ou Houellebecq. Pour les officiants zélées de l’économie de l’attention, également appelés les BHLs, on attend d’eux qu’ils s’exposent, qu’ils écrivent de l’autofiction et surtout qu’il fasse bref : adieu les longues phrases absconses. 

La loi de la visibilité est simple: pour obtenir de haute lutte l’exclusivité, il convient d’accepter « la mise en scène de l’agressivité ». Et nous voilà revenu à notre point de départ avec Christine Angot. La machine médiatique exige du trauma authentique, du vécu, et rien ne fonctionne mieux que cette  composante de nature pornographique, multipliant les gros plans qui chauffent à blanc la sensibilité des spectateurs-lecteurs. Et tout se passe de telle sorte que la nouvelle formule du spectacle devient : « il faut le voir pour y croire » (p. 112). 

La lecture de cet essai offre encore bien d’autres perspectives à notre réflexion sur le destin contemporain de la littérature en proposant des incursions du côté de la scène littéraire allemande,  mais il ne faudrait surtout pas imaginer Vincent Kaufmann en théoricien mcluhanien amère. Certes, on a quelque raisons de s’inquiéter de la montée en puissance du paradigme du jeu promu par le numérique, lequel a des chances de contaminer la littérature; et on a davantage de raisons encore de s’alarmer de la victoire de sentiments uniformes, de désirs stéréotypés, aussi recyclables que les pratiques SM de Fifty shades of Grey. Mais le livre n’est au fond qu’un support et il n’y a pas de « fatalité et de déterminisme des supports qui sont ce qu’on en fait ». Ainsi, « certaines séries, suggère-t-il, ont peut-être pris la relève du roman pour poser des problèmes moraux, philosophiques ou psychologiques ». (p. 265) 

Nul ne peut dire si le désir saura trouver ou non une parade pour résister efficacement aux prestiges du  spectacle dont on a, en tous les cas, intérêt à prendre régulièrement des nouvelles. §

Jérôme Duwa

 

 

ARTICLE A RETROUVER DANS
LE JOURNAL CRITIQUE HIPPOCAMPE N° 30