par Lilian Auzas

 

[RECIT]

 

Nina Hagen était de passage à l'Opéra de Lyon en mai dernier pour un tour de chant dédié à Bertolt Brecht. L'écrivain Lilian Auzas, qui publie le 15 septembre un roman consacré à la danseuse expressionniste Anita Berber (Hippocampe éditions), évoque ici les liens forts qui unissent la chanteuse punk et l'auteur de L'Opéra de quat'sous en faisant le récit de cette soirée mémorable.

 

Nina Hagen sur la scène de l'Opéra de Lyon le 27 mai 2018. Photo : Lilian Auzas. 

 

La première fois que j’ai rencontré Nina Hagen, c’était en 2015 au Berliner Ensemble, le petit théâtre fondé par Bertolt Brecht sur les bords de la Spree à un pont de la célèbre Friedrichstrasse.

C’est un lieu qu’elle connait bien. Sa mère, Eva-Maria Hagen, y a fait ses premiers pas de comédienne. Son célèbre beau-père, Wolf Biermann, y a travaillé plus jeune comme assistant de Hanns Eisler, un des compositeurs de Brecht. Et Nina, de 12 à 21 ans, allait régulièrement assister à des pièces de son maître-à-penser dans cette salle mythique de la R.D.A.

Derrière le bâtiment, après un concert-hommage à Brecht, elle me confiait en parlant de Berlin : « C’est mon petit coin de Paradis ici ! » Comme je la comprends. Il règne dans la capitale allemande une atmosphère indéfinissable et inestimable où l’on ressent la présence de grandes figures tutélaires comme Hildegard Knef, Marlene Dietrich, Fritz Lang, Bertolt Brecht (justement) ou encore Anita Berber, pour laquelle Nina Hagen et moi partageons une grande passion (elle lui a d’ailleurs écrit la chanson Born to die in Berlin).

Depuis lors, j’ai quelques instantanés gravés dans ma mémoire. Comme quand elle s’est agenouillée sur la scène du Bataclan pour prier en réclamant la paix dans le monde… Cinq jours avant les attentats. C’est qu’il y a un peu de la figure de Cassandre en Nina Hagen. Et le 27 mai dernier, sur la scène de l’Opéra de Lyon, les spectateurs ont pu voir bien plus qu’une femme déjantée qui faisait les choux-gras de la presse des années 80, mais plutôt une artiste brillante et cultivée qui n’a rien perdu de sa gouaille et de son humour légendaire.

Elle est arrivée juste comme ça. Quelques vocalises sous les arcades de l’opéra avec le trac vissé au ventre. Comment le public français va-t-il accueillir son tour de chant en hommage à Brecht ? Il est vrai que l’écrivain allemand n’est pas aussi connu en France qu’en Allemagne. Mais il ne faut pas trop réfléchir et Nina Hagen s’élance sur scène joyeuse, comme un arc-en-ciel après un orage. Sous un tonnerre d’applaudissements.

 

« Thomas Mann n’a pas été le premier à affirmer que le fait d’être artiste a des origines pathologiques. Bien sûr qu’on n’est pas tout à fait normal quand, mort de trouille, on recommence encore et toujours une nouvelle entrée en scène, et que, pourtant, on cède à cette pression irrésistible, qu’on sort des coulisses encore et encore et encore pour exprimer ce qu’il y a de plus intime en soi devant une foule sombre, grondante et dangereuse. Dieu merci, la vie n’est pas faite que de psychologie. »

Nina Hagen, Confessions, éd. Bénédictines, 2012, p. 43 (traduction Lys-Marie Angibeaud)

 

La salle qui affiche pourtant complet n’est pas encore remplie. Mais Nina Hagen commence à chanter avec dix minutes d’avance. Elle accorde sa guitare, s’échauffe la voix. Parle au public. On l’applaudit encore. On rit beaucoup. Il est évident qu’il n’y aura pas de danger à l’horizon. L’audience est conquise.

Et ce fut magistral. Si la chanteuse se qualifie elle-même de Brechtsschulerin (élève de Brecht), elle est surtout devenue une excellente pédagogue en la matière, faisant raisonner l’actualité avec les textes de son artiste fétiche : Hosianna Rockfeller, Lied von der belebenden Wirkung des Geldes (Chant sur l’effet stimulant de l’argent), Lob des Lernens (Éloge de l’apprentissage).

 

« Le 12 décembre 1976 – Punk soit loué [Punk sei Dank] – j'ai émigré de la République Démocratique Allemande, qui était devenue trop stricte et trop étroite pour moi, même si je dois dire que les expériences que j'ai pu y faire étaient, en somme, tout simplement géniales. Par exemple, le Théâtre Bertolt Brecht [Le Berliner Ensemble actuel] de Berlin-Est : nous nous sommes assis là chaque soir avec ma bande de jeunes de la RDA pour 55 centimes, et on a été étonné et on a beaucoup appris ; comment résister, comment devenir riche intérieurement, comment reconnaître l'impérialisme et ses forces parasitaires cancéreuses, comment faire du théâtre… En bref, je suis une élève de Brecht. »

Nina Hagen, Ich bin ein Berliner, Goldmann Verlag, 1988 (inédit en français, traduction Lilian Auzas)

 

Brecht fait partie intégrante de l‘A.D.N. de Nina Hagen et c’est avec un plaisir non-feint qu’elle en parlerait des heures à son auditoire. Et ce dernier est enchanté. Il y eut quelques morceaux célèbres tirés de L’Opéra de quat’sous : Die Moritat vom Mackie Messer (La Complainte de Mackie le surineur), Kanonensong (Le Chant des canons) et Morgenchoral des Peachum (Chorale matinale de Peachum). Avec Alabama Song, extrait de la pièce Grandeur et Décadence de la ville de Mahagony, Nina Hagen s’inscrit bien évidemment dans la lignée des plus grands comme Nina Simone, Marianne Faithfull ou David Bowie qui ont repris cette chanson. Électron libre, au beau milieu des paroles « Oh, show us the way to the next whisky-bar », elle affirme préférer un bon verre de Pernod. La salle explose de rire. Nina Hagen vient d’avouer qu’elle aime notre pays et le connait bien. « J’ai offert un fils à la France » clame-t-elle avant d’entonner Lied einer Deutschen Mutter (Chanson d’une mère allemande) - son fils Otis Hagen-Chevalier est né en 1990 en région parisienne.

Si son dernier album Volksbeat, paru en 2011, s’ouvre avec une version rock punchy de deux poèmes enchaînés de Brecht, Die Bitten der Kinder (Les prières des enfants) et An meine Landsleute (À mes compatriotes), le public lyonnais a pu entendre ces deux textes accompagnés de mélodies plus classiques à la guitare sèche. « Brecht voulait que ses poèmes soient mis en chansons » nous apprend-elle en brandissant un petit recueil Brecht to go.

Point d’orgue : Je ne regrette rien, une reprise énergique (et en français !) d’Edith Piaf qui a électrisé la salle. Standing Ovation. Nina Hagen est passée sur scène. Éloquente et légère. Déterminée et touchante. Tel un oiseau de paradis. Et l’Opéra de Lyon et son public ne sont pas prêts de l’oublier !

Nina Hagen est une élève digne de son Brecht adoré, une conteuse hors-pair, une poétesse charmeuse bariolée de mille couleurs inséparable de sa guitare qui est aussi son arme. « Le monde a besoin de Bertolt Brecht ! » clame-t-elle partout. Et elle a indéniablement raison… Mais alors il faut ajouter, car elle est sans doute trop modeste pour cela, que le monde a aussi besoin de Nina Hagen !

Lilian Auzas

 

 

À écouter : Die Dreigroschenoper (Kurt Weill / Bertolt Brecht) par l’Ensemble Modern Frankfurt dirigé par H.K. Gruber, paru en 1999 chez BMG records. Nina Hagen interprète le rôle de Celia Peachum.

 

Lilian Auzas est écrivain. Il publie, en septembre 2018,
un roman chez Hippocampe éditions, Anita

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