4.09.18

Reprendre un projet de livre abandonné, cinq ans après la mort du principal destinataire et ami, c’est comme redescendre dans les catacombes, ouvrir la porte scellée d’une tombe sacrée.

JB Pontalis est mort le jour où je devais lui remettre les cinquante premières pages d’un livre ancien, le plus ancien que j’avais jamais commencé. Sous des formes multiples et toujours recommencées, bien entendu. Mais c’était toujours le livre rêvé, pensé, imaginé, repoussé à plus tard. Ma traversée de Segalen intéressait Pontalis. Cette « autographie », comme il aimait appeler ce procédé qui consiste à s’écrire à travers la vie et l’œuvre d’un.e autre, sur la diagonale d’une vie comme celle de Segalen, avait une chance de figurer dans la belle collection L’Un et l’Autre dont j’étais familier pour bien des raisons : comme lecteur et ami de plusieurs auteurs et de son éditeur. Ce qui n’était pas une facilité, bien au contraire. 

Cette remise de manuscrit était une étape importante dans cette amitié de douze ans qui ne devait pas servir, nous étions d’accord, la cause d’un « jeune » auteur, ni l’amitié qui devait suivre un haut-chemin pur de toutes convoitises ou intérêts. Nous étions donc passés à côté des deux premiers livres, du moins pour la collection. Mais après douze ans l’idée avait le droit de citer. Une ébauche du manuscrit était prête pour le 15 janvier 2013, date anniversaire, et hélas, date d’adieu.

Je rêvais d’écrire sur Segalen depuis l’Université. Mais pas comme un universitaire. Je rêvais d’écrire, point. Et j’écrivais de tout, partout, comme je pouvais, le plus souvent invisible, progressant d’étapes en étapes, dans mon « en-allée » personnelle. Dans l’élan des débuts. Toutefois, la grande diagonale qui menait à Segalen n’était pas plus rectiligne que la traversée de la Chine, semée d’embuches et de détours, de retours en arrière et de progressions difficiles. Ce projet d’écrire c’était quoi ? Un parcours du combattant, auquel on refusa plusieurs soutiens, et qui occasionna bien des découragements. Alors le temps passa et le manuscrit resta au fond d’un tiroir électronique. Avec tout de même la ténacité d’un coin de cerveau bien décidé un jour à aboutir, à rendre hommage à cet ami de toujours.

Depuis quelques jours des lumières s’allument, Segalen réapparait en pleine lumière, pour ainsi dire de lui-même, au moment où je me prépare à ressortir les premiers feuillets, à prendre le pouls de l’endormi, à retourner vers ma bibliothèque « Segalen » qui n’a cessé de s’enrichir au fil des années, joyeusement avide des éditions nouvelles et des publications inconnues.

Libraire-galeriste à Lausanne, et auteur de deux livres, Marc Agron vient d’acquérir quelques ouvrages anciens liés à Segalen. Nous nous découvrons une figure tutélaire commune. Voilà qui aide l’élan, déjà bien ragaillardi par le projet d’un livre aux éditions Hippocampe.

David Collin