par David Collin

 

Chaque semaine, un écrivain présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. David Collin a choisi Victor Segalen

 

« Tout écrivain crée ses propres précurseurs »

(Alberto Manguel, Nouvel éloge de la folie)

 

J’aime cette idée chère à Borges qui suggère que derrière tout livre se cache une foule d’énigmes et de figures tutélaires qui accompagne souterrainement son avènement, faisant de lui l’aboutissement provisoire d’une généalogie d’honorables prédécesseurs. Ainsi, dès qu’un livre apparaît, d’innombrables paramètres remettent en question l’ordre de la bibliothèque, selon l’agencement déterminé par le lecteur, et les réseaux de relations nouvelles qui réorganisent systématiquement les rayonnages d’une bibliothèque en perpétuelle mutation. Que d’exercices mentaux pour celui qui la constitue! Touchant autant les registres de la plainte que du plaisir: il y a toujours trop de livres, mais quel bonheur de classer, ordonner, amasser des piles de livres au pied de bibliothèques sans cesse débordées.

Les grands lecteurs sont des passeurs, des faiseurs d’histoires, et sans aucun doute les plus disposés à tisser ce genre de liens, à retrouver des familles, à rétablir le sens des influences, à imaginer une certaine histoire de la littérature – une histoire pour chaque livre, et que chaque livre, inscrit dans un réseau mystérieux qui dépasse les contraintes temporelles de l’écriture et de la vie elle-même, réinvente à sa mesure. Et il serait facile d’observer, lorsqu’une nouvelle pierre s’apprête à retourner les certitudes, à brouiller le sens et la logique des influences mutuelles, comment la chronologie littéraire s’en retrouve fatalement bouleversée. Jorge Luis Borges jouait magnifiquement des paradoxes de ce monde secret, sachant que toute certitude est sans cesse abolie, puisque les livres, telles les truites sauvages, remontent le cours tumultueux du temps vers une destinée inconnue. Alors les ouvrages du passé renaissent, en devenant le point d’origine d’un livre inédit.

 

L’écriture : un voyage sans destination

Je réserve à Victor Segalen une place de prédilection dans la succession intime d’écrivains que je réinvente au fil de mes pérégrinations. De ce voyage sans destination qu’on nomme écriture. Ma dette dépasse de loin le cadre de l’œuvre. Elle se rapporte à un univers plus vaste, littéraire et humain, constitué de traces et de territoires, de mots entrelacés que l’on croit avoir lus, de livres qui dépassent le livre lui-même, composés d’apparitions et de portraits, de couvertures jaunies et de feuillets découpés.

L’ombre fraternelle de Victor Segalen hante mon esprit depuis des années. Je sais qu’il est là, âme errante se glissant dans mon dos pour me souffler un mot, une pensée. Son influence est certaine mais diffuse. J’ai repoussé longtemps le moment d’interroger cette présence, puis m’arrêtais sur cette proximité. Et renonçais aussitôt, écrasé par le poids d’une certaine admiration. Persistaient l’inquiétude, le doute, la hantise, l’omniprésence fantomatique de ce qui me travaille toujours.

 

Dialogue avec les fantômes

Au seuil d’un premier livre, j’interrogeais les vides alentours et le mur blanc sur lequel je tentais de saisir un point d’origine fuyant et multiple. Posant la question essentielle qui prélude à tout dialogue avec les fantômes.

Tel Hamlet cheminant à la rencontre du spectre paternel, je demandais : Qui est là ? Question de vie et de mort pour celui qui parvient à articuler face aux ombres, les trois mots de l’invocation shakespearienne. Tout se joue dans une parenté d’écriture qui relie les vivants et les morts, qui se laisse deviner, appréhender. La question est une invitation à se retourner, à regarder derrière soi avant de sauter dans le vide. Invitation à cheminer à rebours, visage contre visage.

L’enjeu est . Autour de soi.

En questionnant les absents, nous prenons le risque d’un regard fasciné, de ces regards médusés qui nous transforment en statue de sel et nous condamnent perpétuellement à la répétition d’un motif, à l’imitation. Mais la naissance du fantôme, son apparition, est aussi le début d’une résolution: la question d’Hamlet est simultanément un point de départ et un point d’arrivée. Au lieu de condamner à l’immobilisme, elle fait naître un courant mental, et suggère l’existence d’un voyage infini. Entre deux points superposés, indistincts l’un de l’autre, dans les failles minuscules d’une trame pourtant visible, existe la possibilité d’un déploiement fécond, d’une traversée souterraine.

 

David Collin

 

 

Texte publié dans le quotidien suisse Le Temps, dans l'éditions du samedi 3 et dimanche 4 novembre 2018